« Il est des photographes qui traquent avec obstination l’heure juste, l’instant idéal où la lumière recueillie sera la plus pure pour l’émulsion. Chasse et chimie. Lucie Jean cherche, elle, à s’attarder à se faire oublier dans ce moment où les choses reprennent vie, après l’engourdissement du passage de l’homme. Des greniers, des piscines, des congères ou des pans de mur rendus à eux-mêmes, continuant sans cérémonie un mouvement élémentaire trop ample pour être isolé par le temps humain. Affaire de souffles, de craquements, de bulles dans la glace. On entend des chuchotements étouffés dans ces photos, des cliquetis affairés.
Et du vent, indifférent, qui passe et s’oublie au loin. Laissant à leur éternité fragile ces montagnes cendreuses, ces paysages de suie où elle aime tant se perdre.
 
Ses beaux titres sont des énigmes : des fragments, des runes recueillies, des oracles obscurs. Des traces
à peine chiffrées qui disent l’énigme du monde, ses avers inconnus. La photographie est le moyen qu’elle s’est donné pour rendre les lieux à leur étrangeté, les êtres à leur mystère ; l’appareil photo une lanterne, pour éclairer les galeries, révéler les interstices et se glisser entre les plis. S’attarder sur une lézarde du mur, attendant que la fissure s’agrandisse et libère un passage. C’est après la fermeture qu’il faut visiter
les piscines, pour observer leur haleine sous la lune. C’est par une nuit noire de neige qu’il faut contempler les serres qui flamboient comme dans sa série Polar dispersion, part II ; tandis qu’ailleurs, les maisons remuent. C’est en soulevant les pierres que l’on trouve des ossuaires d’oiseau, des offrandes et des rites indéchiffrables. L’Islande, ce bord du monde qui n’a pas besoin d’être convaincu de l’invisible, lui va si bien.
Ou est-ce le Japon, ces montagnes embrumées ? Terres de feu, de convulsions enfouies, où ce qui
n’est pas dit compte plus que le dit. Les pierres y ont leur place, dessinent des constellations anciennes,
que les habitants reconnaissent sans surprise. Pas d’inquiétude dans le spectacle de ces forces telluriques discrètes, pas de menace dans ces signes.
 
De la même manière, Lucie Jean photographie les gens : dans une clandestinité avouée, en ne dérangeant pas la célébration de leur mystère.
De leur infra-ordinaire. Propose un mécano d’histoires à assembler, dans Le soleil berce leurs nuits,
pour qui veut, avec des silhouettes tragiques, des visages ordinaires, des jardins trop ordinaires :
à chacun de faire son roman.
Parfois, elle photographie aussi des individus révélés dans leur nature de super-héros, épiques et dérisoires. Dévoile leurs pouvoirs : ces nageurs du grand froid, dans cette série, par exemple, qu’elle nomme La baie des indestructibles ; étrange congrégation de guerriers de la baignade arrachée à l’hiver.
Un cercle encore, pas tout à fait fermé pour qui sait s’y glisser. Des sourires larges, sur des visages rosis par le froid. Vivants, héroïques. Dérisoires. Humains.
 
Ou ces adolescents de Gardur, assez légers encore pour être portés par l’air, encore assez complices
avec le vent pour prolonger un moment suspendu entre l’enfance et la suite. Temps trampoline. Anthropologie émue.
D’autres adolescents encore. Sur les rives des étangs d’Hommes, ça ne s’invente pas, un été pour suivre
ces visages graves, les moustaches naissantes et les mobylettes pétaradantes, les presque hommes
et les déjà femmes… Dans L’oasis, Lucie les suit dans le rite initiatique de toujours, ce saut de la mort qui fait entrer dans la bande ; elle regarde avec tendresse les filles, languides odalisques sur leurs serviettes criardes.
Et tout en contemplant la plage inventée en pleine campagne tourangelle, elle cherche au fond de l’eau
un chemin de lianes, une ondine de branches emmêlées. »
Notes par Manuel George
All images © 2015 Lucie Jean
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#2017 Expositions personnelles
Vernissage 7  décembre • Galerie Les Comptoirs Arlésiens (noamdes) - Galerie Graphem à Paris - Polar dispersion #3
• Galerie Domus, Lyon - Quartiers d'hiver
• Château de l'Etang, Bagnolet - Quartiers d'hiver
#2016
• Comptoirs Arlésiens, pendant les Rencontres photographiques d'Arles - Quartiers d'hiver
• Invitée d'honneur des Rencontres photographiques d'Arlon - Quartiers d'hiver
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Photographie