"Les grands espaces d’Amérique du nord produisent chez celui qui les contemple une légère ivresse, un effet de dilatation psychique, sans rapport avec ce que l‘on éprouve en mer devant les eaux mouvantes, qui s’étendent à perte de vue, et nous donneraient plutôt l’envie de nous replier sur nous-même pour ne pas céder à leur appel hypnotique. C’est peut-être d’ailleurs de là qu’est née la légende des sirènes qui nous attirent délicieusement vers les profondeurs, en nous appelant irrésistiblement à sauter par dessus bord. Dans le nord canadien c’est presque le contraire : rien ne se dérobe sous nos pieds, et si l’on veut sonder l’eau des lacs gelés il faut creuser profondément à un mètre environ.
Nous sommes, ici, à 5 heures des rives du Saint Laurent, dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. L’hiver y est particulièrement rigoureux. La température, la nuit, avoisine parfois les 40 degrés en-dessous de zéro et ne dépasse guère moins 20 degrés dans le journée. Entre le mois de janvier et le début du mois de mars, toute une population s’installe sur le lac près des villages de Roberval, d’Alma, ou à la Baie près de Chicoutimi. Certains viennent seulement pour le week-end, d’autres y séjournent plusieurs semaines de suite, seuls ou en famille.
A la fin de Quartiers d’hiver, le livre de Lucie Jean qui a vécu deux mois là-bas, on voit, des regroupements de cabanes qui semblent installées en boucle sur le lac comme au temps des pionniers, quand ils bivouaquaient, disposant leurs chariots en cercle. Ces habitats précaires finissent parfois, par former de petits villages dont la seule unité tient à leur activité commune : la pêche réunit en effet tous ces gens dans un même lieu qui, la fonte des glaces venue, sera littéralement effacé, englouti sous les eaux comme si son existence n’avait été qu’un mirage.
Ici, et de façon presque palpable, le temps se conjugue étroitement avec l’espace. Ce qui a « lieu d’être » n’a qu’une espérance de vie extrêmement brève, et les cabanons qui ont servi d’abri pendant cette courte période pourront être réutilisés l’année suivante dans une toute nouvelle configuration. Alors d’autre voisinages se créeront, de nouvelles ruelles, de nouveaux spots pour les fêtards qui, sans doute, ayant leurs habitudes, retrouveront les meilleurs emplacements pour s’amuser ensemble. Car certains viennent essentiellement pour cela, plus intéressés par les relations sociales et la vie nocturne que par les activités de plein air.
C’est cette diversité que montrent les images de Lucie Jean dans un livre qui nous conduit du plus lointain jusqu’au plus proche pour nous ramener vers ces lieux de solitude et de rêverie, où l’on ne voit rien à la surface du lac qu’une minuscule cabane dont on se demande comment quelqu’un a pu la construire ou la transporter là. Le plus étrange c’est la géographie, difficilement compréhensible sous ce glacis blanc : l’on aperçoit, ici ou là, des arbres perchés sur des monticules qui semblent de minuscules collines mais qui sont peut-être des îles en été, ou un massif boisé dont on ne sait s’il marque la limite du lac ou s’il est planté là, au beau milieu, comme surgi des eaux.
On est ici dans une sorte de décor hivernal où se répètent des scènes identiques rejouées chaque nouvelle saison par des acteurs anonymes auxquels ces photographies prêtent des visages singuliers. Dès que l’on pénètre dans ces cabanons, on comprend que le paysage, dont nous a frappés la profondeur d’horizon, est en fait organisé autour de minuscules axes verticaux, ces trous ménagés à la surface du lac gelé et avec lesquels ces habitats communiquent directement de l’intérieur grâce à une trappe servant aussi à les obturer mais que l’on doit rouvrir régulièrement pour empêcher la glace de se reformer malgré la chaleur diffusée par les poêles auxquels se réchauffent les occupants.
Sur ces images, on les voit pêcher au-dessus de ces trous, attentifs à ce qui pourrait « mordre » à l’hameçon, mais aussi rêvant aux carreaux des fenêtres, ou encore le regard soudain attiré par le bruit d’un avion qui viendra se poser à proximité, et dont une très belle photographie nous restitue l’impression de tourbillon aérien provoqué par son atterrissage dans la neige comme un gros bourdon jaune qui se serait trompé de saison et dont il nous semble presque entendre le vrombissement. Tout cela a des allures débonnaires : les plus vieux émerveillés par la capture d’un poisson, un enfant portant dans ses bras un bloc de neige, des adultes qui discutent, un bébé tiré sur un traineau, un chien grattant la poudreuse, un couple, chacun coiffé d’une chapka, dont l’homme, le sourire aux lèvres, remonte une prise hors de l’eau, tous ensemble composent le petit théâtre d’un monde qui pourrait évoquer certains tableaux de Brueghel représentant des scènes du quotidien dans la neige, si on les plaçait côte à côte à la manière d’un puzzle reconstitué.
Mais précisément ce n’est pas ce que fait Lucie Jean ; elle joue au contraire de la fragmentation et de la série, et son beau diptyque final nous décrit la possibilité d’une ville plus qu’un réelle communauté organisée où nous pourrions remettre à leur place telle ou telle vue perçue auparavant, à l’image sans doute du caractère éphémère de ces rassemblements dont l’unité n’a d’égal que le hasard et la contingence qui l’ont permise. Car l’impression qui domine c’est celle de l’isolement et de la solitude, donnée dès les premières pages du livre où apparaissent, au loin, comme perdus sur une banquise, de minuscules chalets en bois brut, ou encore peints en blanc, en vert ou en rouge. Ce ne sont pas des lieux pour vivre ces cabanons, mais on a pourtant l’impression que quelqu’un  s’y trouve, s’y tient à l’abri, loin de tout, et qu’il repartira bientôt sans que l’on sache ni où ni comment, car aucune trace ne nous mène à lui. Alors une certaine mélancolie s’empare de nous en même temps qu’un sentiment de libération, comme si l’appel de ces espaces sans fin et l’anticipation d’une joie qui résultera de leur exploration compensaient l’impression d’abandon éprouvée à les contempler chaque fois que l’on se prend à réfléchir à ce qu’habiter sur cette terre peut vouloir dire.
 
      Gilles A. Tiberghien
 
Gilles A. Tiberghien, travaille à la croisée de l’histoire de l’art et de l’esthétique qu’il enseigne à l’Université de Paris 1 Panthéon - Sorbonne. Il est membre du comité de rédaction des Cahiers du Musée d'Art Moderne et codirige avec Jean-Marc Besse les Carnets du Paysage. Il a publié, entre autres, Land Art aux éditions, Carré, 1993 – [édition revue et augmentée, 2012], Notes sur la Nature, la cabane et quelques autres choses, Le Félin, 2014. Derniers ouvrages parus : Peter Hutchinson (dir), éditions Fages, Paysages et jardins d’hiver, éditions Mix, tous deux en 2016.
Un mirage au fond des eaux
Gilles A. Tiberghien
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#2017 Expositions personnelles
Vernissage 7  décembre • Galerie Les Comptoirs Arlésiens (noamdes) - Galerie Graphem à Paris - Polar dispersion #3
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• Comptoirs Arlésiens, pendant les Rencontres photographiques d'Arles - Quartiers d'hiver
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