À propos de Polar dispersion
Texte de Robert Pujade, exposition Polar dispersion, Galerie photographique Domus, Villeurbanne, 2019
 
La vision du Grand Nord que propose la série Polar Dispersion diffère singulièrement des recherches précédentes de Lucie Jean, celles qu’elle avait consacrées dans Quartiers d’hiver, par exemple,
aux espaces de vie et à la présence humaine lors de ses multiples parcours dans ces contrées glacées.
Toutes les images photographiques de cette nouvelle approche sont des extractions du paysage islandais
et se rapportent aux éléments fondamentaux de la nature. Un inventaire esthétique de la matière dans ses aspects liquides, gazeux, flamboyants ou minéraux est consigné dans des tableaux qui trouvent leur place dans une installation plus suggestive qu’une simple exposition.
 
Le dispositif scénographique met en évidence une forme singulière de relation entre les matières de la Terre
et du ciel, notamment par le jeu de leurs couleurs : elles sont tour à tour fusionnelles sur le triptyque des flots sombres moirés par quelques rayons solaires, débordantes dans le surplomb d’un nuage en suspens
dans une lumière boréale, en dialogue dans le triptyque de la montagne blanche, en interaction dans la gradation des gris pour les montagnes prises en noir et blanc. Une place particulière est accordée à un nuage immense, dont la stature rappelle le Colosse attribué par erreur à Goya : on y voit la sublimation de l’eau dans l’air, comme un présage admirable de tous les typhons, ouragans, tornades et cyclones qui menacent le monde.
 
Ces images sont plus que des paysages, elles délivrent la quintessence de la vue paysagère qui trouve
sa forme achevée quand les limites de la terre et du ciel sont mises en émoi par leur proximité.
 
L’absence de noms de lieux et de tout contexte social indique suffisamment que l’attention visuelle de
Lucie Jean relève moins de l’observation que de la fascination. Dans des notes rédigées à propos de
cette série, elle écrit : Creuser, et rechercher la ville d’Heimaey. Mission impossible puisque cette ville d’Islande a été partiellement engloutie après une éruption volcanique, mais injonction impérieuse à scruter l’invisible jusqu’à le saisir avec la photographie. On s’en rend compte avec le nuancier subtil des couleurs qu’elle attribue aux espaces interstitiels qui séparent la terre des glaciers et ceux-ci du ciel, comme pour situer la prise de vue au plus près de l’être de la nature.
 
Dans cette recherche fascinée, la photographe poursuit le rêve des navigateurs de l’Antiquité qui situaient l’Hyperborée à la limite de l’horizon, là où la terre et le ciel se rapprochent, et la stupeur des premiers explorateurs du Grand Nord qui parlaient des icebergs géants et bleutés comme d’irréelles citadelles.
On découvre dans Polar Dispersion cette intense poésie de la nature.
 
Robert Pujade
Quartiers d'hiver, Arnaud Bizalion Éditeur, 20216
Texte de Gilles A. Tiberghien
 
Les grands espaces d’Amérique du nord produisent chez celui qui les contemple une légère ivresse,
un effet de dilatation psychique, sans rapport avec ce que l‘on éprouve en mer devant les eaux mouvantes,
qui s’étendent à perte de vue, et nous donneraient plutôt l’envie de nous replier sur nous-même pour ne pas céder à leur appel hypnotique. C’est peut-être d’ailleurs de là qu’est née la légende des sirènes qui nous attirent délicieusement vers les profondeurs, en nous appelant irrésistiblement à sauter par dessus bord.
Dans le nord canadien c’est presque le contraire : rien ne se dérobe sous nos pieds, et si l’on veut sonder l’eau des lacs gelés il faut creuser profondément à un mètre environ.
Nous sommes, ici, à 5 heures des rives du Saint Laurent, dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean.
L’hiver y est particulièrement rigoureux. La température, la nuit, avoisine parfois les 40 degrés en-dessous
de zéro et ne dépasse guère moins 20 degrés dans le journée. Entre le mois de janvier et le début du mois
de mars, toute une population s’installe sur le lac près des villages de Roberval, d’Alma, ou à la Baie près
de Chicoutimi. Certains viennent seulement pour le week-end, d’autres y séjournent plusieurs semaines
de suite, seuls ou en famille.
A la fin de Quartiers d’hiver, le livre de Lucie Jean qui a vécu deux mois là-bas, on voit, des regroupements
de cabanes qui semblent installées en boucle sur le lac comme au temps des pionniers, quand ils bivouaquaient, disposant leurs chariots en cercle. Ces habitats précaires finissent parfois, par former de petits villages dont la seule unité tient à leur activité commune : la pêche réunit en effet tous ces gens dans un même lieu qui, la fonte des glaces venue, sera littéralement effacé, englouti sous les eaux comme si son existence n’avait été qu’un mirage.
Ici, et de façon presque palpable, le temps se conjugue étroitement avec l’espace. Ce qui a « lieu d’être »
n’a qu’une espérance de vie extrêmement brève, et les cabanons qui ont servi d’abri pendant cette courte période pourront être réutilisés l’année suivante dans une toute nouvelle configuration. Alors d’autre voisinages se créeront, de nouvelles ruelles, de nouveaux spots pour les fêtards qui, sans doute, ayant leurs habitudes, retrouveront les meilleurs emplacements pour s’amuser ensemble. Car certains viennent essentiellement
our cela, plus intéressés par les relations sociales et la vie nocturne que par les activités de plein air.
C’est cette diversité que montrent les images de Lucie Jean dans un livre qui nous conduit du plus lointain jusqu’au plus proche pour nous ramener vers ces lieux de solitude et de rêverie, où l’on ne voit rien à la surface du lac qu’une minuscule cabane dont on se demande comment quelqu’un a pu la construire ou la transporter là. Le plus étrange c’est la géographie, difficilement compréhensible sous ce glacis blanc :
l’on aperçoit, ici ou là, des arbres perchés sur des monticules qui semblent de minuscules collines mais qui sont peut-être des îles en été, ou un massif boisé dont on ne sait s’il marque la limite du lac ou s’il est planté là, au beau milieu, comme surgi des eaux.
On est ici dans une sorte de décor hivernal où se répètent des scènes identiques rejouées chaque nouvelle saison par des acteurs anonymes auxquels ces photographies prêtent des visages singuliers. Dès que l’on pénètre dans ces cabanons, on comprend que le paysage, dont nous a frappés la profondeur d’horizon, est en fait organisé autour de minuscules axes verticaux, ces trous ménagés à la surface du lac gelé et avec lesquels ces habitats communiquent directement de l’intérieur grâce à une trappe servant aussi à les obturer mais que l’on doit rouvrir régulièrement pour empêcher la glace de se reformer malgré la chaleur diffusée par les poêles auxquels se réchauffent les occupants.
Sur ces images, on les voit pêcher au-dessus de ces trous, attentifs à ce qui pourrait « mordre » à l’hameçon, mais aussi rêvant aux carreaux des fenêtres, ou encore le regard soudain attiré par le bruit d’un avion qui viendra se poser à proximité, et dont une très belle photographie nous restitue l’impression de tourbillon aérien provoqué par son atterrissage dans la neige comme un gros bourdon jaune qui se serait trompé de saison et dont il nous semble presque entendre le vrombissement. Tout cela a des allures débonnaires : les plus vieux émerveillés par la capture d’un poisson, un enfant portant dans ses bras un bloc de neige, des adultes qui discutent, un bébé tiré sur un traineau, un chien grattant la poudreuse, un couple, chacun coiffé d’une chapka, dont l’homme, le sourire aux lèvres, remonte une prise hors de l’eau, tous ensemble composent le petit théâtre d’un monde qui pourrait évoquer certains tableaux de Brueghel représentant des scènes du quotidien dans la neige, si on les plaçait côte à côte à la manière d’un puzzle reconstitué.
Mais précisément ce n’est pas ce que fait Lucie Jean ; elle joue au contraire de la fragmentation et de la série, et son beau diptyque final nous décrit la possibilité d’une ville plus qu’un réelle communauté organisée où nous pourrions remettre à leur place telle ou telle vue perçue auparavant, à l’image sans doute du caractère éphémère de ces rassemblements dont l’unité n’a d’égal que le hasard et la contingence qui l’ont permise.
Car l’impression qui domine c’est celle de l’isolement et de la solitude, donnée dès les premières pages du livre où apparaissent, au loin, comme perdus sur une banquise, de minuscules chalets en bois brut, ou encore peints en blanc, en vert ou en rouge. Ce ne sont pas des lieux pour vivre ces cabanons, mais on a pourtant l’impression que quelqu’un  s’y trouve, s’y tient à l’abri, loin de tout, et qu’il repartira bientôt sans que l’on sache ni où ni comment, car aucune trace ne nous mène à lui. Alors une certaine mélancolie s’empare de nous en même temps qu’un sentiment de libération, comme si l’appel de ces espaces sans fin et l’anticipation d’une joie qui résultera de leur exploration compensaient l’impression d’abandon éprouvée à les contempler chaque fois que l’on se prend à réfléchir à ce qu’habiter sur cette terre peut vouloir dire.
Couleurs du silence
Texte de Robert Pujade, exposition Quartiers d'hiver, Galerie photographique Domus, Villeurbanne, 2015
 
Des paysages du Grand Nord photographiés par Lucie Jean, on ne retient de prime abord que la forme
de tableaux où de larges plages de couleurs claires se différencient par de subtiles tonalités. La blancheur
des vastes étendues de banquise, ombrée par endroits, côtoie les masses grisées des nuages qui occultent partiellement un ciel bleu pâle. C’est dans ce cadre qu’on dirait informel ou abstrait, s’il s’agissait de peinture, que la photographie discerne des signes de présence humaine, de petites habitations solitaires dans un désert de glace.
 
Les plans choisis par Lucie Jean, qu’ils soient éloignés ou rapprochés, amplifient l’impression de silence
qui règne autour de ces lieux de vie. Quand ils sont vus dans l’immensité des vallées glaciaires, ces édicules semblent inaccessibles comme le leurre des mirages et ils forment de petites taches vives qui, contrastant avec l’uniformité froide du paysage, intensifient l’effet d’une composition informelle. Quand l’objectif se rapproche de ces macules perdues dans le fond clair, il révèle des abris aux allures les plus diverses :
une remorque reposée sur trois crics, une roulotte, un petit mobil-home surmonté d’une cheminée, un wigwam, un appentis peint en bleu ou tout simplement une cabane faite de quatre planches. Ces cahutes ne constituent pas un village ; elles marquent chacune leur place par des couleurs chatoyantes dans la neige qui s’étend à perte de vue.
 
Lucie Jean a pourtant aligné et regroupé en colonnes ces maisons d’un autre monde en utilisant un dispositif de présentation proche de celui de Bernd et Hilla Becher pour leurs photographies de bâtiments industriels. Mais tandis que les séries des photographes allemands mettaient en évidence la similarité typologique
des édifices, les séries de Lucie Jean manifestent, au contraire, la singularité de cet habitat aussi bien
dans les matériaux employés que dans les couleurs librement choisies par leurs propriétaires.
Rien ne se répète dans ces séries qui sont avant tout centrées sur un mode de vie.
 
La photographe a séjourné pendant deux mois d’hiver auprès des populations de la région du Saguenay-Lac-Saint Jean, où, chaque année, des familles ou des personnes solitaires prennent leurs quartiers d’hiver dans ces abris faits de bric et de broc. La « pêche blanche » qui se pratique à l’intérieur même de ces cabanes est l’occasion de cette migration. Tout le talent de Lucie Jean consiste à raconter cette histoire,
à en produire un reportage à partir d’un cheminement esthétique remarquable.
Démarche artistique
 
La recherche photographique de Lucie Jean fait alterner cycliquement des séries caractérisées
par une approche documentaire humaniste, et un regard contemplatif sur une nature révélée :
Dans les premières, elle pratique une ethnographie tendre, observant les rites d’une communauté
sans déranger la célébration de leur mystère joyeux.
Les secondes donnent à voir une «photographie élémentaire».
Eau, glace, terre, feu, Lucie Jean scrute avec insistance la matière même des choses, pour faire apparaître
un paysage dans le paysage, comme lorsqu’on vide un mot de sa substance à force de le répéter : pour mieux considérer avec étonnement son signifiant dépouillé, avec un regard neuf. Ce qui confère à ses compositions, pourtant d’une grande rigueur formelle, un puissant sentiment d’irréalité, mêlée d’une étrangeté familière.
À travers des changements d’échelle, des légers vertiges de l’observation, il ne s’agit pas seulement de documenter l’apparence d’un paysage à un instant donné, mais de traverser celui-ci pour accéder à ses particules les plus élémentaires, à leur incessante recombinaison.
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