À quelques encablures de la gare du Grand Paris Express de Chelles, le parking d’une grande enseigne de bricolage offre discrètement une porte dérobée vers l’Île de Vaires : en son centre, glissée dans les plis de la Marne et du canal
de Chelles, le lac de Vaires s’étire en longueur jusqu’à la base nautique familiale du même nom.
 
Ce lac est une étrange zone frontière où viennent trembler la ville et la campagne, qui se mélangent et s’observent des deux rives opposées, à la fois domestiqué et sauvage, que je fréquente depuis longtemps. Futur site des J.O. Paris 2024, les chantiers d‘aménagement vont transformer cet équilibre. C‘est avant cette métamorphose que j’ai désiré documenter et mémoriser les habitus de ce lieu populaire et méconnu.
 
À la rive Nord, la proximité des grandes surfaces, le chemin du RER, des scooters pétaradants, des roller-skaters débutants ou plus assurés profitant de la longue bande asphaltée qui semble matérialiser le lien avec la ville et qui s’étend jusqu’à la base nautique.
À la rive Sud, la douceur bucolique du bois régional, les hérons et les poules d’eau, le secret des cueilleurs de champignons et le plaisir des baignades interdites. En fin de semaine s’y actualise une vieille tradition de dimanche en bord de Marne, plus vivace qu’on ne l’imagine : les brumes laissent la place aux nuages charbonneux des barbecues familiaux, des adolescents en bande se retrouvent autour de leur enceinte ; les pêcheurs s’abritent dans les roseaux, et les amoureux se cachent sous les trembles discrets. En bulles éparpillées, j’ai rencontré de nombreux groupes : Ukrainiens jouant au foot, Macédoniens dansant, Roumains pêchant, Serbes siestant, Turcs communistes, Indiens, Russes… Au milieu de nos discussions, un sujet s’est fait récurrent, cher à leurs yeux, celui du Lac. Chacun évoquant une étendue d’eau, un étang de son enfance, cherchant à faire renaître ce souvenir lumineux pour se sentir vivants. A travers cette nostalgie, ils me parlaient aussi de leur présent, coupé par la ville d’une partie de leurs racines. Déjà désabusés pour certains de voir leur oasis se transformer.
 
Cela pourrait être un petit site du littoral, mais ici, il n’y a justement pas la mer, nous sommes aux portes du Grand Paris.
 
Ils en parlent : L'œil de la Photographie  // SoPhot (Fait & Cause)
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