La recherche photographique de Lucie Jean oscille entre une approche documentaire humaniste et un regard contemplatif sur une nature révélée.
Dans ses séries documentaires, elle pratique une ethnographie délicate, observant les rites d’une communauté tout en respectant la célébration de leur mystère joyeux. A l’affût de scènes de vie révélant des territoires, en mouvement, ses séries déroulent le lien étroit qui fait poésie entre les visages et les paysages. Documenter le présent, c’est se saisir de la réalité tangible mais fugace. Depuis plusieurs années, elle tire un fil sur les habitus des riverains d’eau douce. Au fil des saisons, elle documente le lien qui unit les habitants à leur territoire d’eau, à travers des histoires collectives et d’autres plus personnelles, ravivant ses origines ligériennes. Fleuve sauvage, lac de retenue, rivière au lit de vase, lac gelé, glacier...
Parallèlement, son travail contemplatif donne vie à une “photographie élémentaire” : eau, glace, terre, feu. Lucie Jean scrute avec insistance la matière-même des choses pour faire émerger un paysage dans le paysage.
Depuis une dizaine d’années, sa recherche s’intensifie autour de ses terres de prédilection, toutes des terres de l’impermanence : pays insulaires, volcans du Sud ou du Nord, banquise éphémère, forêts brûlées, fleuve sauvage, glacier, montagnes érodées...
Parcourant d’abord les méandres et les sentiers, les pentes et les déserts, dans une fascination totale, elle observe du lointain les plis de leurs origines, les interstices géologiques et les signaux des végétaux. A travers ces paysages fragiles et fracturés, sa quête relève d’une perception «matérialiste» du monde, philosophie ramènant toute réalité à la matière et à ses modifications. Un mouvement qui, s’il reste en partie naturel, ne l’est plus seulement : les actions de l’homme sur son environnement ne cessent d’accélérer une altération de la nature, une érosion des reliefs et des surfaces, façonnant de nouveaux panoramas et géographies.
Puis, l’artiste se rapproche peu à peu de la matière-même de ces paysages. Affutant son regard sur une vague, un grain de sable, une coulée de lave, une roche, un fragment de glace, elle étend son étude photographique à d’autres media. A travers des expérimentations de techniques -photo-gravure, gravure, céramique, raku etc... dont les matériaux entrent en écho avec ses images, elle compose peu à peu des constellations de pièces, photographiques, picturales, sculpturales et parfois vidéo. Cherchant à rendre visible la plasticité singulière de ces territoires parourus, elle donne forme à des installations polymorphes. À travers des changements d’échelle et des vertiges d’observation, elle ne se contente pas de documenter l’apparence d’un paysage à un instant donné, mais s’engage à traverser celui-ci pour accéder à ses particules les plus élémentaires, à leur incessante recombinaison.
Note bio
Diplômée des Ecoles nationales supérieures Estienne (1999) et des Beaux-Arts de Paris (2004), le travail de Lucie Jean a été régulièrement récompensé par de nombreux prix et bourse fait l’objet d’expositions personnelles et collectives, en France et à l’étranger. Ses œuvres sont acquises par divers fonds photographiques, tels que le CNAP, la BNF, la MEP, ainsi que par des collectionneurs privés.
Cette année, Lucie Jean a été à nouveau invitée par Cuesta, Coopérative d’urbanisme culturel, pour une commande photographique en Normandie, axée sur les enjeux du plan guide pour les berges de la Touques, le petit fleuve séparant Trouville de Deauville.
En 2023 et 2024, elle est lauréate du Festival Cargo, les Photographiques de Saint-Nazaire, pour une résidence qu’elle consacre à documenter les rives de la Loire, suivie d’une exposition personnelle et dans la ville en 2024.
Cette même année, elle obtient la précieuse AIA (Aide à l’installation et à l’achat de matériel) de la DRAC Île-de-France, lui offrant les moyens d’installer un atelier de photo-gravure.
A l’occasion de la grande exposition «Regards du Grand Paris» en 2022, de la Commande nationale photographique (initiée par les Ateliers Médicis et le Centre National des Arts Plastiques (CNAP), elle présente «Cité lacustre», (série pour laquelle elle a été lauréate en 2019). Cette même année, elle a le plaisir d’exposer son travail «Les failles inverses» à la Galerie Vu’.
En 2021, Lucie a été désignée par Yasmina Reggad pour le Prix Pictet, avec son projet ‘‘Collines charbon’’, une constellation photographique et sculpturale sur des forêts incendiées et la matière charbon. Elle a également été présentée dans des festivals tels que «L’Événement photographique» du Nouvel Observatoire de la Photographie du Grand Est (Nancy) et «Itinéraires des photographes voyageurs» (Bordeaux).
Lors de la Biennale d’art contemporain Résonnances à Lyon en 2018, la Galerie photographique Domus l’a invitée pour une exposition personnelle, «Polar dispersion», qui retrace ses vingt ans d’allers-retours en Islande, terre de feu et de glace.
Grâce à l’obtention de la Bourse des Arts et des Lettres du Québec, Lucie Jean se rend en résidence au Centre d’art actuel Langage Plus, à l’issue de laquelle elle produit l’exposition et l’ouvrage «Quartiers d’hiver».
Elle a également été représentée par la Galerie photographique Les Comptoirs Arlésiens à Arles de 2013 à sa fermeture en 2018, qui présenta à travers plusieurs expositions personnelles et collectives différents corpus d’œuvres : «Pluie noire» (Japon) ; «Down by the water» - série à laquelle rend hommage Noé Duchaufour Lawrence dans son œuvre ‘Madonna del Monte’ ; «Polar dispersion»...
Arnaud Bizalion Éditeur a publié trois de ses ouvrages : Cité lacustre, Notes sur Pluie noire et Quartiers d’hiver, accompagnés d’un texte de Gilles A. Tiberghien.
Lucie Jean est née au Mans en 1978 et a grandi en Touraine. Elle vit à Bagnolet et travaille à son atelier au Pré St Gervais.